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La temporalité des mots

« Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant » clamait Victor Hugo. Le mot invite à l’action, à la contemplation, inspire ou se désiste. Il naît, grandit et puis, parfois, meurt. On ne sait trop pourquoi, certains font carrière alors que d’autres demeurent oubliés au fond des dictionnaires. Dans tous les cas, les mots sont des marqueurs de leur époque. En matière de rhétorique et de communication, cette temporalité des mots fixe trop souvent les conventions du moment. Ils sont alors répétés jusqu’à l’usure pour finalement perdre leur sens. C’est alors que les mots deviennent dangereux…  

Toute chose à besoin d’être nommée avant que d’exister. C’était autrefois le privilège des explorateurs et des savants que de donner un nom à leur découverte. Avant Pasteur, point de pasteurisation. Avant Amerigo Vespucci, point d’Amériques. Et on peut assurément dire que la technologie est née en 1777, le jour où le physicien Johann Beckmann inventa le mot pour son manuel. Nommer, c’est donc créer. « Un mot nouveau est une aventure (politique) et non un programme (biologique). C’est un processus, non un état » nous dit Régis Debray, lui-même créateur de la médiologie. Le mot, comme le langage, est une entité vivante et qui, en tant que telle, évolue. Le dictionnaire constitue, à ce titre, une photographie éloquente de chaque époque.

Les mots, signe des temps

Chaque année, à peu près 150 nouveaux mots entrent dans le dictionnaire alors que d’autres sont poussés vers la sortie. Autant de naissances et de morts. L’excellent Hebdo « Le Un », dans un de ses numéros consacré à « la fabrique des mots », avait confié à Alain Rey, éminent linguiste créateur du Petit Robert, l’exercice d’inventaire de l’apparition dans le dictionnaire des mots qui avaient marqué leur temps. On y recensait le micro-ordinateur (1971), les Boat-people (1975), l’action de zapper (1986), les altermondialistes (1990), la parité (1999) ou l’uberisation (2014). 2020 aura vu l’arrivée des locavoristes, des slasheurs, des adulescents, de la cryptomonnaie et du bore-out dans les pages du Petit Larousse. Tous marquent, d’une manière ou d’une autre, les usages et les angoisses de chaque époque, mais aussi la formalisation de ces concepts dans la société. Ils signent ainsi l’extrait de naissance d’une réalité.

Grandeur et décadence

Si les mots naissent un jour, il est donc naturel qu’ils se dégradent aussi avec le temps. Qui se souvient aujourd’hui des délicieux baladinage ou chapechute ? Qui fait encore appel à un tabellion pour ses affaire personnelles? Qui utilise l’amphigourique en rédigeant ses mails ? Des mots totalement disparus des radars mais qui désignent pourtant toujours bien quelque chose ou quelqu’un. La disparition d’un mot ne signifie donc pas pour autant la disparition de ce qu’il désigne. Elle peut en revanche marquer une volonté parfois critiquable d’écarter un principe de langage pour en imposer un autre, plus commode ou plus acceptable. A titre d’exemple, le terme de tiers-monde, apparu en 1952 sous la plume de l’économiste Alfred Sauvy, a aujourd’hui disparu des usages sans pour autant que la misère se soit particulièrement résorbée de par le monde. Notons qu’inversement, les dinosaures ne courent plus vraiment les rues, mais le terme reste, lui, très usité dans les cours de récréation.

Les mots qui « font école »

Cette évolution des usages des mots raconte les époques. Un détour par Google Trends suffit à fournir un modèle précis des préoccupations du moment. Le travail de collecte, chaque année, des éléments de langage que réalise Jeanne Bordeau  permet quant à lui de mieux se rendre compte de l’évolution de ces préoccupations depuis une dizaine d’années. Cet exercice nous montre que les mots, au travers des époques, sont souvent les représentants d’une idéologie dont ils ont parfois du mal à se défaire. Ils marquent une capacité à « faire école », à fédérer, à préempter un territoire et un sens et, potentiellement à être détournés au profit d’une pensée ou d’une politique du moment. « Innovation », « disruption », « intelligence artificielle », « développement durable » sont des mots aujourd’hui répétés à l’envie dans les discours qui sont aussi porteurs d’une idéologie. Dans la même logique, l’émergence de mots-dièse comme #JesuisChalie, #Meetoo, #GiletJaune ou #lAffaireduSiecle sont autant d’étendards de ralliement à une cause que, d’une certaine manière, d’adhésion à une communauté.

Mots magiques et perte de sens

Ces « mots qui réussissent » ont, bien entendu, leur corollaire. Il existe clairement un lexique temporel des mots qui font consensus à un instant donné et se mettent étonnamment à tourner en boucle. Notamment dès que l’on se frotte au champ de la communication, avide de nouveaux concepts fédérateurs. Ce sont les « mots magiques », des formules convenues partagées par tous et qui ont l’avantage de n’engager personne. Ils se transforment peu à peu en véritables tics de langage. Quiconque ne s’est pas confronté à l’exercice de style d’utiliser les mots « bienveillance », « citoyenneté », « responsable », « participatif » ou « innovation » n’a encore rien connu du métier de rédacteur. D’autres mots, au contraire, sont peu à peu bannis du langage car trop connotés, comme c’est le cas par exemple de « banlieue », « pauvre » ou « peuple », dont la seule évocation semble accréditer l’existence. Cette mise au ban, souvent invisible et sournoise, est sous-tendue dans l’expression « on ne pourrait plus dire ça aujourd’hui » lorsque l’on se plonge dans les archives de la télé, notamment.

Parler pour ne rien dire

Le plus fort est que ce consensus n’émane souvent d’aucune forme de représentation officielle (qui serait d’ailleurs bien incapable d’y parvenir), mais s’impose par l’entremise d’une force collective qui répond aux préoccupations d’une époque. Ce formatage des mots fait partie d’un processus sociétal de fabrication du langage. Une mécanique dans laquelle c’est la langue qui pense à votre place sans nécessairement interroger celle ou celui vers qui elle se destine. Finalement, les mots se vident de leur sens et deviennent de simples signaux. C’est en un mot ce que l’on a coutume d’appeler la langue de bois. Sans doute la seule apte à traverser les frontières. Un acte de communication, donc, mais certainement pas de pensée ni d’action. C’est ce que Robert Desnos nomme le « langage cuit », un langage fatigué, figé dans des expressions toutes faites qu’il s’amusait, en bon surréaliste, à déstructurer pour leur redonner relief et saveur. Et surprendre le lecteur. Un objectif qui devrait être la finalité de tout rédacteur.

Jargon et langage clair

Si les mots partagés ne sont donc pas toujours des gages de clarté, que dire alors du jargon, qui est trop souvent l’apanage des experts et l’expression d’un pouvoir. Il constitue la plupart du temps une forme de défense d’une institution soucieuse de ne pas perdre ses prérogatives ou craignant la remise en cause de leur expertise. C’est évidemment une erreur et les grands orateurs et penseurs sont souvent ceux qui savent traduire en mots simples de sujets qui peuvent être complexes. Mais simple ne veut pas dire simpliste et il est parfois complexe de trouver les mots justes pour exprimer une idée. « Nous avons été formés à ne reconnaître que les idées claires et distinctes, bien compartimentées » professait René Descartes, à qui on ne peut pas reprocher le manque de méthode. Lutter contre le jargon et les idées nébuleuses est donc simplement une évidence pour être compris. C’est tout l’enjeu du langage clair : organiser, clarifier, lever les ambiguïtés, les formalismes et contrer les biais de temporalité à l’aide d’une écriture universelle.

Clarifier pour pérenniser les contenus

C’est évidemment un enjeu majeur de modernisation de l’action publique et une démarche essentielle en communication, dès lors que l’on cherche à n’oublier personne en route. « De façon générale, toute chose qui requiert une explication entrave la communication. Nous ne voulons pas que les gens mémorisent un glossaire simplement pour travailler au sein de Tesla » écrivit un jour Elon Musk dans un mail à ses collaborateurs. Si le langage clair s’impose dans tout acte de communication, il permet aussi de lutter efficacement contre une forme d’obsolescence programmée des contenus. Ecrire pour le plus grand monde implique de ne pas céder aux sirènes de l’opportunisme et des « mots à la mode » et des contenus jetables. Et donc de viser une certaine pérennité à ses contenus. Ce qui, dans un contexte d’infobésité et de surcharge cognitive dans laquelle nous baignons, se révèle être un acte de salubrité publique. « la logique du révolté est … de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel » écrivait Albert Camus. Visons donc la clarté de nos propos pour donner de la perspective à nos productions et ne pas contribuer à la surcharge de contenu.

Pascal Beria

Crédit photo : Annie Spratt

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